Résumé synthétique
Construire, à horizon 2040, une industrie française et européenne à la fois décarbonée, circulaire, souveraine et pourvoyeuse d'emplois qualifiés, portée par une innovation responsable et des infrastructures résilientes capables d'absorber chocs climatiques, géopolitiques et cyber — condition matérielle indispensable à toute transition écologique et sociale crédible.
Définition détaillée — Piliers fondamentaux
Industrie durable
Fabriquer des biens (voitures, appareils, matériaux, médicaments…) en polluant beaucoup moins, en consommant moins d'énergie et de matières premières, et en évitant de créer des déchets qui ne peuvent pas être réutilisés. En France, l'industrie manufacturière représente 10 à 14 % du PIB, emploie 2,8 millions de personnes et a réduit ses émissions de -55 % depuis 1990 (62,4 Mt CO₂e en 2024).
Modèle industriel intégrant les principes du développement durable dans l'ensemble du cycle de vie des produits (approvisionnement, écoconception, production, distribution, usage, fin de vie), articulant décarbonation, sobriété matière, préservation de la biodiversité, conditions de travail dignes et ancrage territorial. Cadre théorique : industrial ecology (Frosch et Gallopoulos, 1989), cleaner production (PNUE), doughnut economics (Kate Raworth, 2017).
Source : ADEME, IEA, OCDE, IDDRI & Rapport Secten Citepa (2025)Innovation responsable
Inventer de nouvelles technologies, de nouveaux produits ou de nouvelles façons de produire en se demandant d'abord à quoi ça sert vraiment, quelles conséquences sociales, environnementales ou éthiques cela entraîne, et qui va en bénéficier ou en pâtir. En France, la dépense intérieure de R&D atteint 63,6 Md€ en 2024 (2,18 % du PIB), sous l'objectif européen de 3 %.
Framework de Responsible Research and Innovation (RRI) développé par la Commission européenne (Horizon 2020) et théorisé par René von Schomberg — reposant sur 4 dimensions : anticipation des impacts, réflexivité sur les valeurs, inclusion des parties prenantes, capacité de réponse (responsiveness). Intègre les principes de précaution, de justice technologique et d'évaluation ex ante.
Source : René von Schomberg (2013), Horizon 2020 & MESR-SIES (2025)Infrastructures résilientes
Réseaux électriques, ferroviaires, routiers, télécoms, hôpitaux, usines d'eau conçus pour continuer à fonctionner (ou redémarrer très vite) même en cas de canicule, tempête, cyberattaque, coupure d'approvisionnement ou crise sanitaire. La France recense plus de 300 opérateurs d'importance vitale (OIV) répartis sur 12 secteurs.
Concept issu de l'ecological resilience (Holling, 1973) appliqué aux systèmes socio-techniques. Repose sur 4 propriétés : robustesse (encaisser), redondance (alternatives disponibles), ingéniosité (réponse improvisée), rapidité (temps de rétablissement). Cadre réglementaire européen : directive REC (UE 2022/2557), directive NIS2 (UE 2022/2555), règlement DORA (UE 2022/2554).
Source : SGDSN (2024), Directives UE REC / NIS2 / DORA (2022)Souveraineté industrielle
Être capable, en tant que pays ou en tant qu'Europe, de produire soi-même ce qui est vraiment stratégique — médicaments essentiels, batteries, semi-conducteurs, énergie, matières premières critiques — pour ne pas dépendre de puissances extérieures susceptibles d'interrompre les approvisionnements.
Capacité productive autonome et sécurisée développée par des économistes comme Anaïs Voy-Gillis, Olivier Lluansi, Nicolas Dufourcq ou Élie Cohen. Ne se réduit pas à l'autarcie : combine capacités de production nationales stratégiques, diversification des approvisionnements, contrôle des technologies critiques et coopérations européennes (PIIEC — projets importants d'intérêt européen commun).
Source : Anaïs Voy-Gillis, Olivier Lluansi (2020-2024) & Critical Raw Materials Act (2024)Économie circulaire industrielle
Concevoir les produits industriels pour qu'ils durent, se réparent, se recyclent — et transformer les déchets et rejets thermiques d'une usine en matière première et énergie pour une autre. En France, la consommation de matière est de 10,7 t/habitant et le taux de valorisation matière atteint 71 %.
Formalisée par la Fondation Ellen MacArthur (2010) et déclinée par l'ADEME selon 7 piliers officiels : approvisionnement durable, écoconception, écologie industrielle et territoriale (EIT), économie de la fonctionnalité, consommation responsable, allongement de la durée d'usage, recyclage. Cadre réglementaire : loi AGEC (2020), Critical Raw Materials Act (UE 2024/1252), Règlement ESPR (2024).
Source : Fondation Ellen MacArthur (2010), ADEME & Loi AGEC (2020)Articulation avec l'économie quaternaire
L'ODD+ #13 est un point d'ancrage particulièrement dense pour l'économie quaternaire, car il oblige à repenser la valeur de la production matérielle au-delà de la seule performance marchande autour de six raisons fondamentales :
- La R&D et les savoirs comme actif quaternaire majeur : l'innovation industrielle repose massivement sur des ressources immatérielles (321 500 chercheurs en entreprise ETP en France) qui constituent un capital cognitif à valoriser sur le temps long.
- La décarbonation comme préservation du bien commun climatique : diviser par deux les émissions industrielles est un investissement massif dans la stabilité du climat, actif hors marché dont la dégradation coûterait des trillions.
- La transmission des compétences industrielles comme service quaternaire : 60 000 postes non pourvus par an ; le compagnonnage, le tutorat et la formation constituent une contribution quaternaire essentielle dévalorisée dans les comptes classiques.
- L'écologie industrielle et territoriale comme mutualisation solidaire : faire circuler les flux (chaleur fatale, hydrogène, eau, coproduits) entre entreprises relève de coopérations non marchandes ou marchandes dégradées créant de la valeur commune territoriale.
- La prévention plutôt que la réparation dans la conception des infrastructures : concevoir des réseaux résilients absorbe les chocs en évitant des coûts systémiques majeurs en aval.
- La sortie du dogme 'valeur = échange marchand' : intégration des externalités positives (souveraineté, résilience) et négatives (pollution) via la comptabilité extra-financière et la CSRD (double matérialité).
Valeur ajoutée vs ODD ONU d'origine
L'ODD 9 de l'ONU se limitait à une logique quantitative de rattrapage industriel pour les pays en développement. L'ODD+ #13 redéfinit l'appareil productif mature autour de la résilience, de la circularité et de la souveraineté :
Tableau comparatif synthétique
| Dimension | ODD ONU d'origine | ODD+ — Les Émergences |
|---|---|---|
| Périmètre géographique implicite | Pays en développement (logique de rattrapage industriel quantitatif). | France et Europe (transformation d'un appareil productif mature vieillissant). |
| Vision de l'industrie | Croissance quantitative (hausse de la part du PIB et de l'emploi manufacturier). | Transformation qualitative : décarbonée, circulaire, résiliente et souveraine. |
| Innovation | Recherche et innovation technologique conçues comme moteurs de croissance du PIB. | Innovation responsable : anticipation des impacts, inclusion, réflexivité éthique et utilité sociétale. |
| Infrastructures | Modernisation et extension physique des réseaux (routes, ponts, télécoms). | Résilience systémique : capacité à absorber chocs climatiques, cyberattaques et tensions géopolitiques. |
| Cadre systémique | ODD traité en silo technico-économique. | Articulation étroite avec ODD+ #1 (climat), #3 (énergie/eau), #10 (post-croissance), #12 (circularité), #17 (résilience) et #18 (technologies éthiques). |
| Souveraineté productive | Absente des cibles onusiennes. | Centrale (souveraineté sanitaire, énergétique, technologique, composants et matières premières critiques). |
| Justice et équité | Réduction des écarts de développement entre pays. | Justice territoriale (revitalisation des bassins désindustrialisés) et justice intergénérationnelle (dette climatique et écologique). |